Mictlantecuhtli
Seigneur du monde des morts
Origines
Mictlantecuhtli, « Seigneur du Mictlan », règne sur le monde des morts avec son épouse Mictecacihuatl. Le Mictlan, « lieu des morts », se situe sous la terre et au nord, la direction froide et obscure que les Nahuas nommaient Mictlampa. Il n’est pas un enfer : on n’y va pas pour être puni, mais parce que l’on est mort de mort ordinaire. Les autres destinations, le Tlalocan de Tlaloc pour les noyés et les foudroyés, la maison du Soleil pour les guerriers et les femmes mortes en couches, sont réservées à ceux que les dieux ont choisis par le genre de leur mort.
Le couple des seigneurs de la mort est très ancien en Mésoamérique. Les Mayas connaissaient des dieux squelettiques comparables, et le thème de l’os comme germe de vie, que l’on trouve dans le mythe de Quetzalcoatl, traverse toute la région. Alfredo López Austin a montré comment les conceptions nahuas de la personne, faite de plusieurs entités animiques, éclairent le destin des morts au Mictlan.
Attributs et symboles
Dans les codex, Mictlantecuhtli est un squelette ou un homme au crâne découvert, aux cheveux hirsutes ornés d’yeux, souvent la bouche grande ouverte ; ses parures sont de papier, et il porte parfois un foie pendant hors de la cage thoracique, siège de l’une des entités animiques selon la pensée nahua. Le hibou, la chouette, l’araignée et la chauve-souris, animaux de la nuit, l’accompagnent. Le Codex Borgia, manuscrit préhispanique du Mexique central, le peint dos à dos avec Quetzalcoatl : la mort et le souffle de vie comme les deux faces d’une même réalité.
Deux grandes statues d’argile de ce dieu, presque grandeur nature, ont été découvertes en 1994 dans la Maison des Aigles, à côté du Templo Mayor de Mexico ; les analyses y ont trouvé des traces de sang, ce qui suggère qu’on les oignait lors des rites.
Mythes principaux
Le mythe majeur est celui de la Légende des Soleils, où Mictlantecuhtli tient le rôle de l’adversaire rusé. Quetzalcoatl vient au Mictlan chercher les os précieux des hommes des âges précédents pour peupler le monde. Le seigneur des morts accepte, à condition que le visiteur fasse le tour de son royaume en jouant d’une conque ; mais la conque est percée de trous. Quetzalcoatl fait boucher les trous par des vers et bourdonner des abeilles à l’intérieur, et la conque sonne. Mictlantecuhtli cède, puis se ravise et ordonne à ses serviteurs de creuser une fosse. Quetzalcoatl y tombe, effrayé par des cailles, meurt et les os se brisent ; il se relève, les rassemble et s’enfuit. C’est de ces os, moulus et arrosés du sang de Quetzalcoatl, que naît l’humanité actuelle. Les cailles rongèrent les os, dit le texte, ce qui explique que les hommes soient de tailles inégales et mortels.
Culte et postérité
Sahagún décrit, dans l’appendice du livre III, le voyage des morts ordinaires. Le défunt est incinéré avec ses biens, et un chien de couleur fauve est sacrifié pour l’accompagner. Pendant quatre ans, il traverse des épreuves : deux montagnes qui s’entrechoquent, un serpent, un lézard, huit déserts, huit collines, un vent chargé de couteaux d’obsidienne, et enfin un large fleuve qu’il franchit sur le dos de son chien. Arrivé au neuvième et dernier étage, il remet ses offrandes à Mictlantecuhtli et disparaît. Les familles faisaient des offrandes aux morts à quatre-vingts jours, puis chaque année pendant quatre ans.
Les rites funéraires nahuas ont disparu avec la conquête, mais les morts sont restés au cœur de la vie religieuse mexicaine. On a souvent voulu voir dans le Jour des morts, célébré aujourd’hui les 1er et 2 novembre, un héritage direct de ces cultes ; les historiens sont plus prudents et y reconnaissent surtout la fête catholique de la Toussaint, enrichie de traits locaux dont la part préhispanique reste débattue.