Ometeotl
Principe divin de la dualité, couple primordial
Origines
Le nom d’Ometeotl se compose de ome, « deux », et de teotl, « divinité » : on le traduit par « dieu deux » ou « dieu de la dualité ». Il désigne, dans les travaux modernes, le principe premier dont tout procède, à la fois masculin et féminin. Les textes du XVIe siècle parlent plutôt d’un couple : Ometecuhtli, « seigneur deux », et Omecihuatl, « dame deux », appelés aussi Tonacatecuhtli et Tonacacihuatl, « seigneur » et « dame de notre subsistance ». Leur demeure est Omeyocan, le « lieu de la dualité », au sommet des cieux étagés.
Il faut distinguer ici deux choses. Le couple primordial est bien attesté par les sources, toutes rédigées après la Conquête. L’idée d’un dieu suprême unique nommé Ometeotl, en revanche, est une construction savante du XXe siècle, dont la solidité est discutée.
Attributs et symboles
Le couple primordial est peu figuré. Dans les manuscrits divinatoires, Tonacatecuhtli apparaît comme un vieillard richement paré, patron du premier jour du calendrier, Cipactli, et le couple est parfois montré sous une couverture, image de l’union. Son nom le relie au maïs, tonacayotl, « notre subsistance ». Les sources coloniales le situent au treizième ciel, ou au-dessus de neuf ou de douze cieux, selon les versions.
Aucun temple, aucune statue, aucune fête ne peuvent lui être attribués avec certitude à Tenochtitlan. Soustelle le décrit comme un couple lointain, laissé à l’écart du culte par des dieux plus jeunes et plus actifs.
Mythes principaux
L’Historia de los mexicanos por sus pinturas, rédigée dans les années 1530, s’ouvre sur ce couple. Tonacatecuhtli et Tonacacihuatl, qui se sont créés eux-mêmes et résident depuis toujours au treizième ciel, engendrent quatre fils : le Tezcatlipoca rouge, le Tezcatlipoca noir, Quetzalcoatl et Huitzilopochtli. Ce sont ces fils qui, après six cents ans d’inaction, créent le feu, un demi-soleil, les premiers humains, le calendrier, les cieux, l’eau et le monde des morts. Le couple premier n’intervient plus.
Sahagún lui donne un autre rôle. Dans les discours du livre VI, la sage-femme dit au nouveau-né qu’il a été façonné au lieu de la dualité, au-dessus des cieux, par Ometecuhtli et Omecihuatl : c’est de là que descendent les enfants à naître. Au livre X, il est dit que les Toltèques savaient qu’il existe de nombreux cieux, au sommet desquels vivent le seigneur et la dame de la dualité.
Culte et postérité
En 1956, l’historien mexicain Miguel León-Portilla a proposé de voir en Ometeotl le dieu suprême d’une véritable philosophie nahuatl. Selon lui, les sages, les tlamatinime, auraient conçu un principe unique et double, dont les autres dieux ne seraient que des aspects. Il lui rapporte des titres présents dans les chants et les discours : Tloque Nahuaque, « maître du proche et du contigu », Ipalnemohuani, « celui par qui l’on vit », Moyocoyani, « celui qui s’invente lui-même ». Cette thèse, traduite en plusieurs langues, a eu une influence considérable.
Elle a aussi été contestée. Dans un article de 1992, Richard Haly a fait remarquer que le mot Ometeotl est presque absent des textes anciens, où l’on trouve le couple et non un dieu unique. Il propose de lire un passage clé des chants non pas ometeotl mais omiteotl, « dieu os », ce qui renverrait au seigneur des morts et aux os dont naît l’humanité. D’autres chercheurs rappellent que les titres invoqués par León-Portilla s’adressent souvent à Tezcatlipoca, et que les textes cités, mis par écrit sous contrôle chrétien, peuvent avoir été infléchis par l’idée d’un dieu unique.
La question reste ouverte. On s’accorde sur l’importance de la dualité dans la pensée du Mexique central, où les puissances vont par paires, et sur l’existence du couple primordial ; on ne s’accorde pas sur celle d’un dieu suprême de la dualité. Hors des cercles savants, Ometeotl est devenu une figure centrale des mouvements contemporains de « mexicanité », qui y voient le dieu unique des anciens Mexicains.