Tezcatlipoca
Seigneur au miroir fumant, dieu de la nuit et du destin
Origines
Tezcatlipoca, « Miroir fumant », est l’une des divinités les plus puissantes et les plus insaisissables du Mexique central. Les prières que Sahagún a recueillies en nahuatl s’adressent à lui comme au maître du proche et du lointain, invisible comme la nuit et le vent, qui donne et retire à son gré richesse, honneur et vie. Ses noms disent cette souveraineté : Titlacauan, « celui dont nous sommes les esclaves » ; Yaotl, « l’Ennemi » ; Necoc Yaotl, « l’ennemi des deux côtés » ; Telpochtli, « le Jeune homme » ; Moyocoyani, « celui qui s’invente lui-même ».
Selon l’Histoire des Mexicains par leurs peintures, il est l’un des quatre fils du couple créateur, le Tezcatlipoca noir, à côté de ses frères que sont le Tezcatlipoca rouge, identifié à Xipe Totec, Quetzalcoatl et Huitzilopochtli. Il régna sur le premier des Soleils, celui des jaguars.
Attributs et symboles
Son corps est peint de noir avec des bandes jaunes sur le visage. Il tient ou porte un miroir d’obsidienne, pierre volcanique noire, dans lequel il voit tout ce qui se fait au monde. L’un de ses pieds manque, remplacé par un miroir, un serpent ou un os : selon un récit rapporté au XVIe siècle, il l’a perdu en servant d’appât pour attirer le monstre terrestre Cipactli, à partir duquel les dieux façonnèrent la terre. Le jaguar, seigneur des animaux et des ténèbres, est son double, sous le nom de Tepeyollotl, « Cœur de la montagne ».
Il est le patron des sorciers, des esclaves et des jeunes guerriers du telpochcalli, l’école des roturiers. Il est aussi le dieu par excellence de la royauté : les prières prononcées à l’intronisation d’un souverain, conservées au livre VI de Sahagún, lui sont adressées.
Mythes principaux
Tezcatlipoca est le grand adversaire de Quetzalcoatl, et la Légende des Soleils, comme l’Histoire des Mexicains par leurs peintures, en fait les acteurs alternés de la destruction et de la création des mondes successifs. Son mythe le plus développé est celui de la chute de Tula. Sahagún raconte, au livre III, comment Tezcatlipoca, sous l’apparence d’un vieillard, tend à Topiltzin Quetzalcoatl un miroir qui lui montre son visage vieilli, puis le fait boire jusqu’à l’ivresse. Sous d’autres déguisements, il sème la mort chez les Toltèques : marchand huastèque nu qui séduit la fille du roi Huemac, chanteur qui entraîne la foule à danser jusqu’à tomber dans un ravin, marionnettiste dont la foule se bouscule pour voir le spectacle. Quetzalcoatl finit par abandonner sa ville.
Michel Graulich et Guilhem Olivier ont analysé ces épisodes comme un ensemble cohérent : Tezcatlipoca est le dieu de la transgression, celui qui, par la moquerie et la ruse, met fin à un âge du monde pour en ouvrir un autre.
Culte et postérité
Sa fête, Toxcatl, au cinquième mois, était l’une des plus solennelles de Tenochtitlan. Un an à l’avance, on choisissait parmi les captifs un jeune homme sans défaut pour incarner le dieu ; il vivait un an dans les honneurs, jouant de la flûte dans les rues, et recevait quatre épouses vingt jours avant la fête. Le jour venu, il montait de lui-même les marches du temple, brisant ses flûtes, et était sacrifié. Sahagún décrit la cérémonie en détail au livre II. C’est pendant Toxcatl, en 1520, que les hommes de Pedro de Alvarado massacrèrent les nobles mexica rassemblés pour la danse.
Après la conquête, Tezcatlipoca fut identifié par les missionnaires à Lucifer. Sa figure reste centrale pour comprendre la pensée nahua du pouvoir et du destin, et les travaux de Guilhem Olivier lui ont rendu, à la fin du XXe siècle, une place de premier plan dans les études mésoaméricaines.