Xipe Totec
Dieu écorché du printemps et du renouveau végétal
Origines
Xipe Totec, « Notre Seigneur l’Écorché », est l’un des dieux les plus anciens et les plus déroutants du panthéon nahua. Sahagún, au livre I de son Histoire générale, indique qu’il était honoré surtout par les gens de la côte, et que son culte venait de la région des Yopi, au sud, vers l’actuel État de Guerrero ; on l’appelait aussi, pour cette raison, Yopi. Des figurines de personnages vêtus d’une peau humaine sont connues bien avant les Aztèques, jusque chez les Zapotèques d’Oaxaca, ce qui confirme l’ancienneté du thème.
Dans le système des quatre Tezcatlipoca, il est le Tezcatlipoca rouge, que l’on associe généralement à l’est, direction du soleil levant et du renouveau. On le tenait aussi pour le dieu des orfèvres, et Sahagún lui attribue les maladies des yeux et de la peau : boutons, gale, cécité, que l’on demandait à guérir en faisant vœu de porter sa peau lors de sa fête.
Attributs et symboles
Il est représenté vêtu de la peau d’un homme écorché, cousue sur son propre corps ; les mains flasques du mort pendent à ses poignets, et sa bouche s’ouvre dans la bouche du masque de peau. Son visage est peint de bandes, il porte un bonnet conique orné de rubans et tient un hochet-bâton, le chicahuaztli, dont le bruit appelait la pluie. Des statues en céramique conservées au Musée national d’anthropologie de Mexico montrent ce vêtement de peau avec un réalisme saisissant.
Le sens de cette peau est agricole : comme la graine perce son enveloppe et comme la terre, à la saison des pluies, se couvre d’une végétation neuve, le dieu revêt la dépouille d’un sacrifié. Le nom même de sa fête, Tlacaxipehualiztli, signifie « écorchement des hommes ».
Mythes principaux
Xipe Totec a laissé peu de récits. Sa personnalité se lit surtout dans ses rites et dans l’hymne que Sahagún lui a conservé, où le dieu, appelé Yoallahuana, « buveur nocturne », est supplié de revêtir son vêtement d’or, c’est-à-dire de faire venir la pluie et le maïs. Michel Graulich a proposé de lire dans son culte le souvenir d’un mythe de mort et de renaissance de la végétation, et de la victoire de la lumière au printemps.
Dans la Légende des Soleils et les textes apparentés, il n’apparaît qu’au second plan, mais l’Histoire des Mexicains par leurs peintures fait de lui l’un des quatre fils du couple créateur, né tout rouge, aîné des frères.
Culte et postérité
Tlacaxipehualiztli, au deuxième mois de l’année, en mars, était l’une des fêtes majeures de Tenochtitlan, décrite par Sahagún et Durán. Les captifs, dont les prisonniers de guerre offerts par les guerriers qui les avaient pris, étaient sacrifiés au temple de Yopico, puis écorchés. Certains mouraient auparavant dans le sacrifice dit gladiatorial : attachés par le pied à une pierre ronde, le temalacatl, armés d’une massue garnie de plumes au lieu d’obsidienne, ils affrontaient des guerriers aigles et jaguars armés pour de bon. Pendant les vingt jours suivants, des pénitents portaient les peaux des victimes, quêtant de porte en porte ; la peau se raidissait et pourrissait sur eux, et à la fin du mois on la déposait dans une cavité du temple, après quoi les porteurs se lavaient. Les guerriers qui avaient offert un captif portaient son fémur en trophée.
Cette fête fut l’une des cibles les plus vives des missionnaires, et rien n’en a survécu. Xipe Totec demeure pourtant, par la statue de Mexico et par ses représentations, l’une des images les mieux connues de l’art aztèque, et un cas d’étude pour les historiens des religions sur le lien entre sacrifice et fécondité.