Sarasvati
Déesse du savoir, de la parole, de la musique et des arts
Origines
Sarasvati est d’abord une rivière. Le Rig-Veda la chante comme le plus grand des cours d’eau, « la meilleure des mères, la meilleure des rivières, la meilleure des déesses », sur les rives de laquelle se célébraient les sacrifices. Des chercheurs l’identifient à un fleuve aujourd’hui presque disparu du nord-ouest de l’Inde, souvent rapproché de la Ghaggar-Hakra ; l’identification reste débattue, et la tradition dit qu’elle coule désormais sous terre pour rejoindre le Gange et la Yamuna à Prayagraj, en une confluence invisible.
Dès les textes védiques tardifs, elle est associée à Vac, la Parole personnifiée, et cette association fixe son identité : la rivière qui purifie devient le flot de la parole inspirée, puis le savoir tout entier. David Kinsley voit dans ce passage de l’eau à la parole une continuité plutôt qu’une rupture, les deux étant des puissances qui coulent, fécondent et rendent l’ordre possible. Les Puranas font d’elle l’épouse, ou la fille, de Brahma, le créateur, dont elle est la faculté de connaître.
Attributs et symboles
Sarasvati est représentée en blanc, assise sur un lotus blanc ou sur un rocher au bord de l’eau, avec quatre bras. Deux de ses mains jouent de la vina, le luth à long manche de la musique classique ; les deux autres tiennent un livre, les Vedas, et un chapelet. Sa monture est le hamsa, l’oie sauvage ou le cygne, oiseau du discernement, que remplace parfois un paon. Contrairement à Lakshmi, elle ne porte ni or ni bijoux somptueux : la couleur blanche dit la pureté du savoir et son détachement de la richesse. Ses fidèles disent volontiers que Lakshmi et Sarasvati ne restent pas ensemble dans la même maison, façon de dire que la fortune et l’étude se font rarement bon ménage.
Louis Renou, sanskritiste, soulignait qu’elle est la patronne de la grammaire et de tout ce qui, en Inde, a fait de la langue un objet de science. Elle protège la mémoire, l’éloquence et l’apprentissage.
Mythes principaux
Sarasvati a peu de récits propres, ce que Kinsley explique par sa nature : elle est une puissance plus qu’un personnage. Les Puranas racontent que Brahma, l’ayant créée, conçut du désir pour elle ; pour ne pas la perdre de vue tandis qu’elle s’écartait, il se fit pousser des têtes dans toutes les directions. Les textes jugent sévèrement ce désir, et certaines versions y voient l’origine de la disgrâce de Brahma.
D’autres récits en font une rivière que les dieux chargent de porter au bout du monde un feu dévorant né de la colère d’un sage, feu qu’elle dépose dans l’océan, où il brûle encore. On raconte aussi sa querelle avec Ganga et Lakshmi, ses rivales auprès de Vishnou dans certaines versions, qui explique par des malédictions croisées pourquoi les trois déesses sont devenues des fleuves. Ces variantes montrent surtout que la tradition n’a jamais fixé un seul récit à son sujet.
Culte et postérité
Sarasvati est honorée par tous ceux qui apprennent, enseignent, écrivent ou font de la musique. Sa grande fête est Vasant Panchami, au début du printemps, en janvier ou février : au Bengale, au Bihar, en Odisha et au Népal, les écoles et les universités installent son image, les fidèles s’habillent de jaune et l’on dépose devant elle livres, cahiers et instruments, qu’on ne touche pas ce jour-là. Dans le Sud de l’Inde, elle est fêtée à la fin de Navaratri, et c’est souvent ce jour-là que l’on fait tracer aux jeunes enfants leur première lettre dans un plateau de riz, rite de l’entrée dans le savoir.
Elle est présente dans le jaïnisme, où elle protège l’enseignement, et dans le bouddhisme, qui l’a portée à travers l’Asie : au Japon, elle est Benzaiten, déesse de la musique et de l’éloquence, honorée dans des sanctuaires au bord de l’eau. Des universités indiennes la placent dans leurs armoiries, et bien des musiciens, avant un concert, saluent la vina qu’elle tient.