Vishnou
Dieu qui conserve le monde et descend le sauver
Origines
Dans le Rig-Veda, Vishnou est un dieu secondaire, allié d’Indra, connu surtout pour ses trois enjambées par lesquelles il traverse et mesure l’univers. Cette image d’un dieu qui parcourt tout l’espace et le tient ensemble annonce sa fonction ultérieure. Au fil des Brahmanas, des épopées et des Puranas, il devient l’une des trois grandes divinités, celle qui conserve le monde entre sa création par Brahma et sa dissolution par Shiva. Pour ses fidèles, les vishnouites, il est bien plus : le Seigneur suprême, Narayana, dont tout procède et vers qui tout retourne.
Madeleine Biardeau a montré comment cette montée en puissance s’est faite par absorption : Vishnou a recueilli les figures de Narayana, le dieu couché sur les eaux, de Vasudeva-Krishna, vénéré dans la région de Mathura, et de héros locaux devenus ses descentes. Cette capacité à intégrer explique en partie qu’il soit aujourd’hui le dieu de la plus vaste famille de l’hindouisme.
Attributs et symboles
Vishnou est représenté à la peau bleu sombre, vêtu de jaune, avec quatre bras. Il tient la conque, dont le son ouvre les rites, le disque Sudarshana, arme tranchante qui revient à sa main, la massue Kaumodaki et le lotus. Sur sa poitrine, la boucle de poils Shrivatsa et le joyau Kaustubha. Sa monture est Garuda, l’aigle ennemi des serpents. Sa demeure est Vaikuntha. Entre deux cycles du monde, il dort sur le serpent à mille têtes Ananta, aussi appelé Shesha, qui flotte sur l’océan de lait, tandis que Lakshmi, son épouse, lui masse les pieds.
Ses fidèles le reconnaissent aussi à ses noms : le Vishnu-sahasranama, ses mille noms, est récité dans les temples et les maisons. Les marques verticales tracées sur le front, en forme de U, distinguent les vishnouites.
Mythes principaux
Le grand récit de Vishnou est celui de ses descentes, les avatars. La liste classique en compte dix : le poisson Matsya, qui sauve Manu du déluge ; la tortue Kurma, qui soutient la montagne servant à baratter l’océan de lait ; le sanglier Varaha, qui remonte la terre engloutie ; l’homme-lion Narasimha, qui déchire le démon Hiranyakashipu au seuil d’un palais, au crépuscule, ni dedans ni dehors, échappant ainsi aux termes d’une protection divine ; le nain Vamana, qui demande au roi Bali trois pas de terre et couvre l’univers en trois enjambées ; Parashurama, le brahmane à la hache ; Rama, le roi juste du Ramayana ; Krishna ; le Bouddha, selon la plupart des listes ; et Kalki, le cavalier à venir qui fermera l’âge présent.
La Bhagavad-Gita énonce la règle de ces descentes : chaque fois que l’ordre du monde décline, le dieu naît d’âge en âge pour protéger les justes et rétablir le dharma. Dans le même texte, Krishna révèle à Arjuna sa forme universelle, où tous les mondes et tous les êtres tiennent dans un seul corps. Le Bhagavata Purana, composé dans le Sud de l’Inde, développe ces récits avec une ferveur qui a nourri toute la dévotion ultérieure.
Culte et postérité
Vishnou est honoré dans certains des temples les plus fréquentés du monde. À Tirupati, dans l’Andhra Pradesh, Venkateshvara reçoit chaque jour des dizaines de milliers de pèlerins. À Srirangam, au Tamil Nadu, Ranganatha est couché sur son serpent dans un immense ensemble de murailles. À Badrinath, dans l’Himalaya, et à Puri, en Odisha, où Jagannath sort en procession sur un char lors de la Ratha Yatra, il est le centre de pèlerinages majeurs.
Les grandes écoles vishnouites se sont formées autour de théologiens : Ramanuja, aux XIe et XIIe siècles, pour les Shri Vaishnava du Sud ; Madhva au XIIIe ; Chaitanya au XVIe au Bengale, dont la lignée a donné au XXe siècle l’Association internationale pour la conscience de Krishna. Ekadashi, le onzième jour de chaque quinzaine lunaire, est jeûné en son honneur. Alain Daniélou résume sa fonction en un mot : Vishnou est le dieu de la cohésion, celui qui fait tenir ensemble ce qui existe.