Bragi
Dieu de la poésie scaldique et de l’éloquence
Origines
Bragi est le dieu de la poésie dans les textes islandais du XIIIe siècle. Snorri le présente dans la Gylfaginning comme un Ase renommé pour sa sagesse, son éloquence et son art des mots, et les Skáldskaparmál permettent de le désigner comme fils d’Odin. Son nom est lié au vieux norrois bragr, qui désigne à la fois la poésie et ce qui est éminent, le premier en son genre ; Snorri explique le mot par le dieu, mais la dérivation inverse est tout aussi possible. Jacob Grimm, avec beaucoup de réserve, pensait aussi au vieil anglais brego, « chef, prince ».
Or Bragi est également le nom du plus ancien scalde dont des vers soient conservés, Bragi Boddason dit le Vieux, actif en Norvège au IXe siècle. Eugen Mogk en concluait que le dieu n’est autre que ce poète, transporté dans la Valhöll et divinisé, figure propre au dernier siècle du paganisme en Norvège et en Islande. L’hypothèse reste discutée : Rudolf Simek la juge plausible, sans que rien permette de la démontrer.
Attributs et symboles
Les textes lui donnent peu d’attributs matériels. Les Skáldskaparmál indiquent qu’on peut le nommer « époux d’Idunn », « premier artisan de la poésie » et « dieu à la longue barbe ». La Grímnismál, énumérant ce qu’il y a de meilleur en chaque genre, fait de Bragi le meilleur des scaldes, comme Yggdrasill est le meilleur des arbres. La Sigrdrífumál place des runes gravées sur sa langue. La harpe que lui prêtent les illustrateurs modernes ne figure dans aucune source médiévale.
Mythes principaux
Bragi n’est le héros d’aucun mythe ; il est celui qui parle. Dans les Skáldskaparmál, Snorri en fait le voisin de table du géant Ægir lors d’un banquet chez les Ases : c’est Bragi qui lui raconte l’enlèvement d’Idunn et l’origine de l’hydromel poétique, puis lui expose les règles du langage des scaldes. Tout le traité repose sur ce dialogue.
Dans la Lokasenna, il est le premier à refuser une place à Loki lors du festin d’Ægir. Quand Odin l’y admet malgré tout, Bragi offre un cheval, une épée et un anneau pour acheter la paix. Loki répond qu’il est le moins brave des dieux présents, bon à orner les bancs ; Idunn doit retenir son mari de répliquer. Mogk relevait cette accusation de lâcheté comme un trait de la figure.
Deux poèmes de cour du Xe siècle, que Mogk cite également, le montrent dans la Valhöll : dans l’Eiríksmál, il s’étonne du fracas qui annonce l’arrivée du roi Éric à la Hache sanglante ; dans la Hákonarmál, Odin l’envoie avec Hermóðr au-devant du roi Hákon le Bon. Bragi y tient le rôle du scalde de la halle d’Odin, qui accueille les princes morts au combat.
Culte et postérité
Aucun culte de Bragi n’est attesté : ni sanctuaire, ni toponyme sûr, ni mention de sacrifice. La coupe dite bragarfull ou bragafull, sur laquelle on prononçait des vœux solennels lors des banquets funéraires selon l’Ynglinga saga, a souvent été rattachée à son nom ; il est plus probable qu’elle signifie « la coupe du chef » ou « la meilleure coupe », d’après le second sens de bragr.
Bragi intéresse surtout l’histoire littéraire. Il témoigne du prestige de la poésie scaldique dans la société viking, au point que la cour d’Odin se voit dotée d’un poète attitré, alors qu’Odin lui-même reste, dans les mythes, le véritable maître de l’inspiration et le ravisseur de l’hydromel. Les fragments de la Ragnarsdrápa attribuée à Bragi Boddason, transmis par Snorri, comptent parmi les plus anciens témoins de mythes nordiques, dont la pêche de Thor.