Forseti
Dieu arbitre qui apaise les procès
Origines
Forseti n’est connu, dans le domaine nordique, que par deux passages. Une strophe de la Grímnismál nomme sa demeure et sa fonction ; Snorri, dans la Gylfaginning, ajoute qu’il est le fils de Baldr et de Nanna, fille de Nepr. Son nom est transparent en vieux norrois : forseti signifie « celui qui siège devant », le président d’une assemblée, et l’islandais moderne emploie toujours le mot dans ce sens. Les Skáldskaparmál le comptent parmi les douze Ases qui siègent au banquet offert à Ægir, sans rien en dire de plus. Les sources sont donc très minces, et aucun récit ne le met en scène.
Attributs et symboles
La Grímnismál décrit Glitnir, « la Resplendissante » : une halle aux piliers d’or et au toit d’argent, où Forseti passe la plupart de ses jours et apaise toutes les querelles. Snorri reprend la strophe et précise que tous ceux qui viennent à lui avec un différend difficile en repartent réconciliés ; ce tribunal est, dit-il, le meilleur qui soit chez les dieux et chez les hommes. Forseti n’a ni arme ni animal. Sa fonction est celle de l’arbitre qui rétablit l’accord entre les parties, figure essentielle dans des sociétés où le droit se disait en assemblée, au thing, et où un procès mal éteint ouvrait une vengeance.
Mythes principaux
Aucun mythe de Forseti ne nous est parvenu. Il ne joue aucun rôle dans le récit de la mort de son père, ne figure pas au Ragnarök et n’est pas nommé parmi les dieux qui reviennent ensuite. Tout ce qui dépasse la notice de Snorri vient d’un rapprochement avec un dieu frison.
La Vie de saint Willibrord, écrite par Alcuin vers la fin du VIIIe siècle, raconte que le missionnaire aborda, aux confins des Frisons et des Danois, une île appelée Fositesland d’après le dieu Fosite, qui y avait ses sanctuaires. Nul n’osait toucher au bétail qui y paissait, ni puiser à la source autrement qu’en silence. Willibrord y baptisa trois hommes et fit abattre des bêtes ; le roi Radbod tira au sort, trois jours durant, celui qui expierait le sacrilège, et l’un des compagnons fut mis à mort. La Vie de saint Liudger, par Altfrid, rapporte que les sanctuaires furent détruits plus tard. Adam de Brême, au XIe siècle, identifie l’île à Heligoland.
Culte et postérité
Jacob Grimm, qui cite ces textes en entier, jugeait l’identification de Fosite et de Forseti pleinement fondée : il lui paraissait invraisemblable qu’un dieu honoré entre Frise, Saxe et Danemark fût resté inconnu des Scandinaves, et il expliquait la forme frisonne par une assimilation de Forsite en Fosite. Eugen Mogk allait plus loin. Pour lui, les Scandinaves auraient connu ce dieu du droit par leurs échanges avec les Frisons, auraient adapté son nom à leur langue, et une combinaison récente en aurait fait le fils de Baldr. Mogk affirme aussi que Fosite avait enseigné le droit aux juges frisons et qu’on lui offrait des victimes humaines près de la source ; la première affirmation repose sur une légende frisonne tardive où le dieu n’est pas nommé, la seconde sur une lecture extensive du récit d’Alcuin.
Les chercheurs actuels sont plus réservés. Rudolf Simek rappelle que le passage de Forseti à Fosite fait difficulté et que le nom norrois pourrait être une réinterprétation, par étymologie populaire, d’un nom frison dont le sens premier nous échappe ; le lien entre les deux figures reste possible, non démontré. Rien, dans les textes latins, ne dit que Fosite ait été un dieu de la justice. En Scandinavie même, aucun culte n’est décrit ; un toponyme norvégien, Forsetlund, est parfois cité comme indice.
Forseti illustre ainsi une situation fréquente dans la mythologie nordique : un nom, une fonction clairement dite, et presque rien autour.