Fortuna
Déesse de la chance et du sort, favorable ou contraire
Origines
Fortuna personnifie la chance, ce qui arrive sans qu’on l’ait prévu. Son nom est tiré de fors, « le hasard », que les Romains accolaient parfois au sien : Fors Fortuna. Elle fut identifiée à la Tychè des Grecs, mais son culte en Italie est ancien et ne doit rien, au départ, à la Grèce.
Les Romains ne la tenaient pas pour une déesse des origines. Ils attribuaient l’introduction de son culte au roi Servius Tullius, et H. J. Rose estime en effet qu’il n’était pas natif de Rome : il serait venu des cités voisines du Latium et de l’Étrurie, où l’on honorait Nortia, déesse étrusque souvent confondue avec elle. Rose ajoute que ce culte fut surtout populaire dans les classes modestes.
Attributs et symboles
Pierre Grimal décrit son image : Fortuna tient la corne d’abondance et un gouvernail, parce qu’elle dirige le cours des vies ; elle est assise ou debout, et parfois aveugle. Les écrivains lui donnent aussi une roue : Cicéron parle déjà, dans un discours, de la « roue de la Fortune ».
Plus que par une image, Fortuna se définit par ses épithètes, qui précisent chaque fois de quelle chance il s’agit. Grimal cite Fortuna Redux, invoquée pour un heureux retour de voyage, Fortuna Publica, celle du peuple romain, et Fortuna Huiusce Diei, « la Fortune de ce jour-ci ». Tite-Live raconte la fondation du temple de Fortuna Muliebris, « la Fortune des femmes », élevé sur la voie Latine à l’endroit où les matrones avaient fléchi Coriolan.
Mythes principaux
Fortuna n’a pas de mythologie, sinon une légende royale. Servius Tullius, né d’une captive et devenu roi, passait pour son favori. Ovide raconte, au sixième livre des Fastes, que la déesse l’aimait et entrait de nuit chez lui par une petite fenêtre, d’où le nom d’une porte de Rome, la porte Fenestella. Dans le temple de Fortuna au marché aux bœufs se dressait une statue entièrement recouverte de toges, qu’il était interdit de dévoiler. Ovide y voit celle de Servius et rapporte plusieurs explications ; Rose retient la version populaire selon laquelle la déesse, honteuse d’avoir aimé un mortel, se cachait le visage.
Rose donne la clé de ces récits : puisque Servius était l’homme de la chance par excellence, on supposa que les plus vieux sanctuaires de Fortuna étaient ses fondations.
Culte et postérité
Deux fêtes romaines lui appartiennent. Le 11 juin est l’anniversaire du temple du marché aux bœufs, voisin de celui de Mater Matuta. Le 24 juin, fête de Fors Fortuna, la foule gagnait à pied ou en barques fleuries son temple de la rive droite du Tibre ; Ovide décrit une journée joyeuse et bien arrosée, chère à la plèbe et aux esclaves, en souvenir du roi né d’une esclave.
Le sanctuaire le plus célèbre se trouvait à Préneste, à l’est de Rome : celui de Fortuna Primigenia, « la Première-née ». Cicéron en raconte la légende dans De la divination : un notable, Numerius Suffustius, averti en songe, fendit un rocher d’où sortirent des tablettes de chêne gravées de caractères anciens. Ces « sorts » étaient mêlés puis tirés par la main d’un enfant. Cicéron mentionne aussi une statue de la déesse allaitant Jupiter et Junon enfants, objet de la dévotion des mères. Rome donna à cette Fortune un temple sur le Quirinal, voué en 204 avant notre ère et dédié dix ans plus tard, selon Tite-Live. Horace, lui, invoque dans une ode la Fortune d’Antium, maîtresse du sort des empires comme de celui du paysan.
Sous l’Empire, note Grimal, chaque empereur eut sa Fortune personnelle, et la déesse fut rapprochée d’Isis et de Némésis. Sa roue a traversé le Moyen Âge ; le mot « fortune » garde en français ses deux sens, le hasard et la richesse.