Kalfou
Lwa petwo des carrefours et de la magie
Origines
Kalfou tire son nom du mot français « carrefour ». On l’appelle Mèt Kalfou, Maître Carrefour, et il est servi dans le rite Petwo, celui des lwa « chauds », plus exigeants que les esprits Rada. Sa fonction le rapproche de Legba, qui garde les barrières et les chemins : tous deux se tiennent aux croisements, lieux où le monde des humains touche celui des esprits. Maya Deren le décrit comme le pendant petwo de Legba.
L’idée que le carrefour est un point de contact avec l’invisible existe en Afrique de l’Ouest comme au Kongo, où la croix figure la rencontre des vivants et des morts. On ne connaît pourtant pas à Kalfou de modèle africain précis, et son personnage paraît s’être formé en Haïti. Les fidèles ne s’accordent pas tous sur sa relation à Legba : pour les uns, c’est un lwa distinct ; pour d’autres, un aspect du même esprit, que Métraux mentionne sous le nom de Legba-Carrefour.
Attributs et symboles
Son domaine est le carrefour lui-même, surtout la nuit. Deren oppose les deux gardiens terme à terme. Legba est du côté du soleil et du jour, Kalfou du côté de la lune et de la nuit. Legba tient les points cardinaux, Kalfou les directions intermédiaires. Le premier est un vieillard courbé, le second un homme dans la force de l’âge.
Sa possession est impressionnante. Deren rapporte que le fidèle monté par Kalfou se dresse, les bras tendus en croix, les muscles bandés, et qu’à son arrivée les conversations et les rires s’arrêtent. On l’accueille avec gravité. Le rouge et le noir lui sont souvent attribués, et il reçoit du rhum ou du clairin, parfois mêlé de poudre à canon comme pour d’autres lwa petwo ; ces détails varient d’un temple à l’autre.
Mythes principaux
Aucun récit suivi ne raconte l’histoire de Kalfou. Ce que l’on sait de lui vient des chants, de son comportement pendant la possession et de ce que les prêtres en disent aux ethnographes.
L’essentiel tient à son pouvoir sur le passage. Selon Deren, Kalfou peut laisser passer au carrefour les esprits de la malchance, du malheur et de l’injustice, comme il peut les retenir. Il n’est donc pas mauvais en lui-même : il détient une clé, et tout dépend de l’usage qu’on en demande. Alfred Métraux le présente comme le grand maître des charmes et des sortilèges, celui que les magiciens invoquent avant d’agir, car aucun travail magique n’aboutit sans son accord.
Les pratiquants l’associent à deux autres puissances : Gran Bwa, maître de la forêt et des feuilles, et Baron Simityè, maître du cimetière. Carrefour, bois et cimetière sont les trois lieux d’où la magie tire sa force.
Culte et postérité
Kalfou est salué à l’ouverture des cérémonies Petwo, à la place que Legba occupe dans le rite Rada. On le sert au temple, mais aussi aux carrefours réels, où l’on dépose des offrandes et où l’on allume des bougies, de préférence la nuit. Ceux qui veulent se protéger d’un sort, ou au contraire en préparer un, doivent passer par lui.
Cette proximité avec la magie explique la crainte qu’il inspire et la place que lui ont faite, hors d’Haïti, des descriptions sensationnalistes. Les pratiquants en parlent autrement. Kalfou est pour eux un gardien : c’est lui qui empêche les forces mauvaises d’entrer, et on le prie autant pour fermer le chemin au malheur que pour l’ouvrir à une demande.
Aucune image de saint ne s’est imposée pour le représenter ; les usages diffèrent selon les temples. Dans les arts du vodou, étudiés dans le volume dirigé par Donald Cosentino, la croix et le motif du carrefour, présents dans de nombreux vèvè, rappellent le lieu où il règne.