La Sirène
Lwa des profondeurs marines, compagne d’Agwe
Origines
La Sirène, que le créole écrit Lasirenn ou Lasirèn, est la grande lwa féminine de la mer. Elle appartient à la nation Rada et forme un couple avec Agwe, l’amiral des eaux. Les fidèles la décrivent comme une femme très belle dont le corps se termine en queue de poisson.
Son origine ne se laisse pas réduire à une seule source. Karen McCarthy Brown la rattache aux esprits de l’eau d’Afrique de l’Ouest et du Centre que l’on réunit aujourd’hui sous le nom de Mami Wata, et avance que son image doit aussi quelque chose aux sirènes sculptées à la proue des navires européens, ceux-là mêmes qui amenaient les captifs. Henry John Drewal a montré combien ces figures aquatiques ont circulé, avec leurs images, des deux côtés de l’Atlantique. Lasirenn est donc à la fois africaine, européenne par son apparence et haïtienne par son histoire.
Attributs et symboles
Ses emblèmes sont le miroir et le peigne, avec lesquels elle soigne sa longue chevelure. Les drapeaux brodés de paillettes et les peintures des temples la montrent ainsi, parfois une trompette à la main. Le bleu et le blanc, couleurs de la mer, lui sont habituellement attribués, comme à Agwe, et ses autels portent des coquillages, des parfums et des objets de toilette.
Alfred Métraux note qu’elle est presque toujours associée à la Baleine, Labalenn : les deux sont honorées ensemble et nommées dans les mêmes chants. Leur lien varie selon les informateurs. Pour certains, la Baleine est la mère de la Sirène, pour d’autres son époux, pour d’autres encore il s’agit d’une seule lwa sous deux noms. Quand la Sirène monte une fidèle, écrit-il, celle-ci prend l’allure d’une jeune femme coquette et s’exprime volontiers en français.
Mythes principaux
Le vodou transmet peu de récits suivis, et ce que l’on sait de Lasirenn vient surtout des chants et des témoignages. Un chant très connu, que cite Brown, fait dire au fidèle que son chapeau est tombé à la mer en l’appelant avec Labalenn.
Le thème central est celui du séjour « anba dlo », sous l’eau. Lasirenn entraîne au fond des eaux certaines personnes, le plus souvent des femmes. Elles y restent, dit-on, trois jours, trois mois ou trois ans, puis reviennent changées : le teint plus clair, les cheveux plus lisses, et surtout détentrices d’un savoir de guérison. Brown rapporte que des prêtresses fondent leur autorité sur un tel séjour plutôt que sur une initiation au temple. Tous ne reviennent pas, et la lwa passe aussi pour dangereuse : elle séduit, elle enrichit, mais elle peut noyer.
Culte et postérité
La Sirène est servie avec Agwe, en particulier lors des services en mer où une barque d’offrandes est confiée aux vagues. Les pêcheurs, les marins et les familles dont un proche a pris la mer s’adressent à elle. On lui demande aussi la chance et la prospérité, car les richesses du fond des mers lui appartiennent.
Pour la représenter, des temples utilisent l’image de Notre-Dame de la Charité, vierge cubaine apparue au-dessus des flots ; cet usage n’est pas général et d’autres images servent ailleurs. Brown la rapproche des Ezili, dont elle partage la beauté et le pouvoir de séduction, sans que tous les pratiquants la rangent dans cette famille.
Dans la diaspora, Lasirenn occupe une place particulière : elle règne sur l’eau qui sépare les émigrés de leur pays et, selon la tradition, sur la demeure sous-marine où séjournent les ancêtres. Les artistes haïtiens, peintres, ferronniers et brodeurs de drapeaux, en ont fait l’un de leurs sujets les plus fréquents, comme le montre le volume dirigé par Donald Cosentino.