Eshu
Orisha messager, gardien des carrefours et des seuils
Origines
Eshu, aussi appelé Elegba ou Elegbara, occupe une place à part parmi les orishas. Il n’est ni le maître d’un élément ni un ancien roi : il est le principe du mouvement, de l’échange et de l’imprévu. Les pratiquants disent qu’il porte les sacrifices des humains jusqu’aux orishas et qu’il rapporte leurs réponses ; sans lui, rien ne circule entre le ciel et la terre. C’est pourquoi il est honoré le premier dans toute cérémonie et reçoit une part de chaque offrande.
Les récits le lient étroitement à Orunmila, le maître de la divination. Selon certaines versions recueillies par William Bascom, c’est Eshu qui a enseigné à Orunmila l’art de lire les signes, en échange de la promesse qu’il recevrait toujours sa part. Son visage sculpté sur le bord du plateau de divination rappelle ce pacte.
Attributs et symboles
Eshu se tient là où les chemins se croisent, aux portes des maisons, à l’entrée des marchés. Son autel est souvent un simple bloc de latérite planté dans le sol, appelé yangi, ou une figure d’argile aux yeux de cauris. On lui verse de l’huile de palme ; en revanche, l’huile de palmiste lui est interdite, et on dit que l’en asperger provoque sa colère.
Ses statuettes le montrent avec une coiffure en forme de longue lame ou de crochet, parfois une flûte ou une calebasse, et une chevelure ornée de cauris. John Pemberton, qui a étudié ses sculptures et son culte à Ila-Orangun, insiste sur son ambiguïté : il est tantôt vieillard, tantôt enfant, tantôt homme, tantôt femme. Dans les Amériques, ses couleurs sont le rouge et le noir.
Mythes principaux
Le récit le plus célèbre est celui du chapeau à deux couleurs. Deux amis avaient juré que rien ne les séparerait. Eshu passe entre leurs champs, coiffé d’un chapeau rouge d’un côté et noir de l’autre, ou blanc selon les versions. Le soir, l’un dit avoir vu un homme au chapeau rouge, l’autre au chapeau noir ; la dispute tourne à la bagarre, et Eshu révèle sa ruse. Les Yoruba y lisent une leçon sur la fragilité des certitudes et sur le danger d’oublier de le servir.
Un proverbe cité par Pierre Verger résume sa nature : « Eshu a lancé une pierre hier et a tué un oiseau aujourd’hui. » Il est celui qui rend possible l’impossible, pour le meilleur comme pour le pire. Dans les récits d’Ifa, il punit ceux qui négligent les sacrifices et vient en aide à ceux qui les accomplissent, quels que soient leurs mérites par ailleurs.
Culte et postérité
Eshu est présent dans toutes les maisons yoruba qui gardent la religion traditionnelle, sous la forme d’un petit autel près du seuil. Les missionnaires chrétiens du XIXe siècle, à commencer par les auteurs des premiers dictionnaires yoruba, ont traduit son nom par « Diable », un contresens que les chercheurs ont depuis corrigé : Eshu n’est pas le mal, il est l’incertitude, et il peut être aussi bienveillant que redoutable.
Dans les Amériques, il est Exu au Brésil, où chaque cérémonie du candomblé commence par lui, et Eleguá à Cuba, où on le représente par une tête de ciment aux yeux de coquillage placée derrière la porte d’entrée, et où il prend souvent les traits d’un enfant espiègle. Le vodou haïtien connaît Papa Legba, lui aussi gardien des portes et des carrefours ; les deux figures sont apparentées par leur fonction, mais Legba est un vieillard appuyé sur sa canne, ce qu’Eshu n’est pas. Le critique Henry Louis Gates a fait d’Eshu le point de départ d’une théorie de la littérature afro-américaine, y voyant la figure de l’interprète et du double sens.
Figures apparentées dans d’autres panthéons
- Hermès — Messager des dieux, dieu des voyageurs et des échanges (Mythologie grecque)
- Papa Legba — Lwa des carrefours et gardien des barrières (Vodou haïtien)